11 juin 2010 – Gare Centrale

Face au panneau d’affichage, la déception de Zoé est grande. Le train est annoncé avec quinze minutes de retard. L’horloge murale indique 19h15. Encore une demi-heure à tuer. Elle hésite entre l’iPod et le Elle qu’elle vient d’acheter quand elle aperçoit Victor. Plus rien n’existe autour d’elle, si ce n’est sa mince silhouette suivie d’une grosse valise rigide derrière laquelle flotte mollement un petit sac en toile blanc, donnant à l’énorme bagage des allures de véhicule motorisé.

Des instantanés de leur première rencontre, une semaine plus tôt, lui reviennent en accéléré. Le quai bondé. La chaleur moite précédant l’orage. Sa colocataire Marina qui reconnaît quelqu’un dans la foule. Victor. Le contact rugueux de sa joue. Elle qui parle à Marina tout en observant Victor, assis de l’autre côté du couloir dans le train. Lui qui sort son Macbook blanc et se lave les mains avec un gel nettoyant sans rinçage. Elle qui continue à faire semblant d’écouter Marina mais se demande ce qui le contrarie, sourcils froncés sur son ordinateur portable. Marina qui en sortant de la gare de Mons lui dit qu’elle la verrait bien avec lui. Elle qui hausse les épaules mais ne répond pas vraiment.

Zoé inspire profondément et le monde retrouve sa dimension initiale. Victor arrive déjà à sa hauteur. Elle tire discrètement sur sa robe avant de lui tendre la joue en souriant. Lancer la conversation se révèle beaucoup plus compliqué sans la présence de Marina. Elle commence à parler du train qui est encore en retard. Tout ça parce que la SNCB ne compte pas les pauses toilettes pour les conducteurs et contrôleurs. Elle se souvient alors vaguement d’avoir parlé avec lui de la finalisation de son mémoire et lui en redemande le sujet. Tandis que Victor lui explique en détails les problématiques liées au choix des écoles par les familles issues de milieux populaires, les battements de son cœur retrouvent progressivement un rythme normal.

Assis face à face dans le compartiment, côté couloir, ils devinent plus qu’ils n’entendent ce qu’ils se racontent dans l’assourdissement des fenêtres ouvertes. Ils évoquent ensemble des films, des auteurs. Ils ont tous deux un penchant pour les personnages paumés : Xavier chez Klapisch, Bob et Charlotte dans Lost in Translation, les héros de Kundera. Zoé découvre pour l’instant le cycle Antoine Doinel mais Victor n’a regardé aucun film de Truffaut. Elle propose de lui en prêter quelques-uns. On annonce la gare de Soignies. Il ne reste que quinze minutes de trajet.

Zoé se sent bien avec Victor. Elle aime son sourire, sa joue ombrée d’une barbe de trois jours, la petite fossette qui apparaît sur sa joue gauche par moments. De son siège, elle se visualise en train de réduire la distance séparant les deux banquettes jusqu’à pouvoir humer sa peau, juste à la base de sa nuque, entre le col de chemise et le lobe de l’oreille. À ce stade, elle ne tente rien. Il sort à peine d’une longue relation avec Inès, une des meilleures amies de Marina. Elle-même encore blessée par son histoire avec Gustave ne sait pas très bien jusqu’où elle voudrait s’engager avec Victor. Et puis, cette heure de train, d’ordinaire si lourde, si stérile, s’est transformée en une minute heureuse entre deux villes.

Le train arrive déjà à Mons. Victor continue jusque Saint-Ghislain. Un peu ennuyée de n’avoir aucun moyen de le revoir, elle se dit qu’elle lui donnera les films de Truffaut par l’intermédiaire de Marina qui sait où il habite. Elle se lève et lui fait un rapide baiser sur la joue. Dans le fracas du train qui s’arrête et des valises qui se cognent, elle sort un peu maladroitement du wagon en regardant par-dessus son épaule pour saisir une dernière fois un bout de Victor. Elle marche d’un pas rapide au milieu des autres navetteurs. Sur son visage, un sourire hésitant flotte avant de s’épanouir totalement, comme pour goûter aux derniers traits orangés du jour.

« Après tout, pourquoi pas ? », se dit-elle.

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