Origami

Deux ans plus tôt, je me tenais à ce même carrefour, devant l’entrée de l’hôtel Orts café, une pièce d’un euro dans la main. Pile, je prenais à droite ; face, je tournais à gauche. Le profil d’Albert a tranché. Je me suis engagée sur la rue des Poissonniers puis dans la rue des Chartreux. Alors que je cherchais le bon angle pour photographier la statue du chien qui pisse contre une bite au coin de la rue, je vis dans l’arrière-plan une immense porte ébène et une vitrine en bois d’un autre temps. Le bois patiné me rappelait le cuir havane. À travers la vitre, on pouvait voir un beau parquet aux larges lattes blondes et délavées. Le comptoir carrelé qui longeait le mur au fond à gauche me rappelait les cours de chimie. Tout au bout, une porte en verre ouvrait sur un jardin désordonné. J’imaginais déjà mes futures pauses estivales au milieu des herbes folles. Pile, je passais mon chemin, face, j’appelais le numéro indiqué sur le panneau à louer collé sur la porte. Le Roi était de mon côté. Deux semaines plus tard, je recevais les clés de mon futur magasin.

Deux ans à penser, manger, dormir Origami. Deux ans à angoisser au moindre retard de livraison. Un canapé en plexiglas hors de prix acheté chez Kartell. Deux ans à accueillir les travaux de fin d’étude des étudiants en stylisme de la Cambre, l’exposition de la collection Pen is Art à cause de laquelle ma tante frigide ne m’adresse plus la parole. Deux ans d’événements improvisés aux lendemains cotonneux. Une coupe de cheveux gâchée chez Michel Hair Fashion. Deux ans d’afterwork au Central, de pizza à la coupe chez Mamma Roma et de tabac acheté au paki juste à côté. Deux ans à la limite du rouge. Et finalement couler.

Deux ans plus tard, je me tiens devant ce carrefour avec presque autant de voies possibles qu’une pieuvre possède de tentacules. Les terrasses des cafés commencent à se remplir des amateurs de l’apéro du jeudi. Parce que maintenant, le jeudi, c’est le nouveau vendredi. Je reconnais les habitués du quartier, les workaholics pressés, les touristes qui croyaient tomber sur la Grand-Place, les Asiatiques qui sortent de chez Kam Yuen. Tous ces gens qui passent sans s’arrêter sur ce carrefour – où les feux sont devenus obsolètes depuis la transformation du centre-ville en piétonnier – ont l’air d’avancer dans une direction bien déterminée.

Je tire un euro de ma poche. Pile, je me saoûle à l’Archiduc ; Albert, je me gave de pizza chez Mamma Roma.

Flip. La pièce fait un salto. Flotch, elle tombe dans le caniveau.