Oublier

Des bacs entiers de culottes : rouges, noires, couleur chair, blanches, en dentelles, 100% coton, en soie, gainantes, échancrées et transparentes. Plantée au fond de ce supermarché autrichien, Marie-Luise reste songeuse devant cette profusion de sous-vêtements en promotion. Ca y est. Elle est à l’Ouest. De l’autre côté du mur. Des taches blanches dansent devant ses yeux. Les néons trop neufs l’éblouissent. Le calmant que Rodolphe lui a administré avant qu’elle n’entre dans le coffre de la voiture doit encore faire effet.

Il ne lui reste rien si ce n’est ce qu’elle a sur le dos. Sous ce lourd manteau terne et gris, trop grand pour ses maigres épaules, Marie-Luise porte une chemise aux boutons dépareillés et une jupe évasée à carreaux. Ce qui l’insupporte le plus, c’est sa culotte. Devant cette montagne de sous-vêtements affriolants, l’austérité religieuse de celle qu’elle porte lui fait honte.

« Puis-je vous aider, Madame ? ». La jeune vendeuse regarde Marie-Luise avec un sourire commercial. Depuis quand cette fille l’observe-t-elle ? Combien de Marie-Luise – créatures exsangues portant toutes les mêmes vêtements mal assortis, aveuglées par l’abondance et la nouveauté – a-t-elle vues passer ? En relevant la tête, elle saisit de la pitié dans le regard de la vendeuse. Les chaussures. Ce sont les chaussures qui trahissent le plus sa récente traversée ; brunes, masculines, le lacet mince et usé. Elles appartenaient à son père.

Marie Luise prend au hasard un lot de trois culottes à 50 pourcent de réduction et se précipite vers la caisse. Ce n’est qu’en essuyant ses larmes avec l’une d’elles qu’elle remarque la taille XL sur l’étiquette.