Princesse tam.tam

Chaque jour, sur le chemin du boulot, Claire passait devant le rayon lingerie à l’Inno et rêvait de cette petite culotte Princesse tam.tam. Ce petit bout de dentelle noire, échancré, spécialement taillé pour épouser les courbes féminines, elle le voulait. Il tatouait à la perfection sa peau diaphane lorsqu’elle l’avait un jour essayé.

Depuis 7h30, la foule devant l’entrée de l’Inno grossissait à mesure que d’autres fashionistas rejoignaient les rangs. Celles qui arrivaient encore à se mouvoir dans la masse compacte repéraient leur itinéraire, les mains en visière contre la vitre. Derrière elles, une bande de copines jacassaient en claquant bruyamment leur chewing-gum : tromper le froid et l’ennui. Un peu plus loin, des adolescentes prépubères sautillaient dans leurs sneakers pour rester alertes. Il était 9h30 pile. Deux gardiens de sécurité, tonfa au poing, ouvrirent les portes. Ce fût la ruée. En moins d’une minute, des centaines de nanas hystériques envahirent les allées. Ça courait, ça se bousculait. Certaines trébuchaient et se relevaient sans broncher, d’autres avaient déjà la tête enfouie dans les bacs à la recherche de LA bonne affaire.

Claire fonça vers la droite du magasin, traversa le coin cosmétique. Le mélange immonde des parfums lui souleva l’estomac. Elle se protégea le nez avec son écharpe tout en poursuivant son chemin. Arrivée au rayon de sa marque préférée, elle prît une grande inspiration et se jeta dans la mêlée. Un coup de hanche aux deux gamines rachitiques, un uppercut à la grande blonde en tailleur à sa droite, son talon sur le pied de sa voisine de gauche et elle s’arrima à la tringle. Claire fouilla frénétiquement le portant sans trouver son précieux. Des larmes de rage bordèrent ses paupières quand elle aperçut une main manucurée saisir la culotte tant convoitée et s’éloigner vers le centre du magasin. Claire serra les dents et se précipita vers les escalators. Elle avala les marches quatre à quatre. À peine au premier étage, un point irradiait son flanc droit mais elle ne ralentit pas pour autant la cadence. Sa rivale s’était arrêtée deux étages plus haut au rayon sportswear et échangeait ses escarpins contre des Nike. Elle était prête à repartir, des vêtements plein les bras mais Claire était déjà à sa hauteur. Elle empoigna la queue de cheval de sa concurrente qui lâcha le monticule d’étoffes. Le tas de tissus éparpillé les entourait en formant un ring multicolore. Maintenant sa victime avec une clé de bras, Claire lui aboya :  « Aboule la culotte Princesse tam.tam. ou je te défonce tellement la tronche que t’auras plus aucun mec à qui la montrer. » Suffoquant, le visage rougeaud, la prisonnière réussit à asséner un coup de coude dans l’estomac de Claire qui tomba à la renverse.

Alertés par le rafut, des clients commencèrent à s’amasser autour du duo et à miser sur celle qui aurait la culotte. En position foetale, Claire ne s’avoua pas vaincue et se redressa en poussant un cri guerrier. Encore essouflée, l’autre tenta de s’enfuir mais s’emmêla les baskets dans une écharpe en grosse laine bleu électrique. Elle remarqua dans sa chute qu’elle était coordonné avec les Nike qu’elle avait aux pieds. Allongée sur le sol, la fashionista vaincue faisait défiler dans sa tête toutes les tenues qu’elle ne mettrait plus jamais quand un agent de sécurité saisit Claire par derrière et lui envoya une décharge de taser.

Paralysée, le visage contre le linoleum usé de l’Inno, Claire ne vit qu’une chose, la culotte Princesse tam.tam noire sur le sol, à portée de main.

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